Près de la moitié du vin australien vient du sud de l’Australie, à mi-chemin de Perth et de Sydney. De part et d’autre d’Adelaide, les collines sont un patchwork de forêts, d’eucalyptus, de prés à chevaux, vaches ou moutons, et de vignes.
A une heure de voiture de la ville, la Barossa Valley est à l’Australie du Sud ce que la Napa Valley est à la Californie. Elle occupe une cuvette de 9000 hectares, alliée à l’Eden Valley, qui la jouxte (les deux entités donnent des vins étiquetés «Barossa»). Longtemps, on y a cultivé de la vigne pour des «vins fortifiés» (genre portos), destinés à la mère patrie, l’Angleterre. Puis, dans les années 1980, marquées par le productivisme, cabernet et chardonnay, les emblèmes de la mondialisation, ont eu leur heure de gloire.
Mais la réputation de la Barossa Valley repose sur la «shiraz», dont le fameux Grange (de Penfolds) qui, jusqu’il y a peu, était collé à Hermitage, pour indiquer l’origine du cépage rhodanien, la syrah. Ici, certains ceps de syrah ont près de 150 ans. Pionniers anglais et réfugiés allemands de Silésie ont planté les premières vignes un peu avant le milieu du 19e siècle. Le père de Peter Lehmann était pasteur de la communauté allemande. Ce grand nom du vin de Barossa a un parcours étonnant. Depuis cinquante ans, il cultive des liens étroits avec plus de 250 fournisseurs de raisins. Il fixe le prix du kilo avant la vendange et se charge de vinifier cette matière première et de la valoriser. Parce que ses fournisseurs étaient lâchés par une cave où il était employé, Peter Lehmann, en 1979, a décidé de se lancer seul. Son entreprise fut cotée en bourse, pour lever les capitaux indispensables au démarrage. Il a suffi d’une embellie pour les vins australiens, sortis d’une des innombrables crises de ces cinquante dernières années, pour que la marque attire les convoitises. En 2003, elle a réussi à échapper à une «OPA inamicale» du groupe Alliance-Domecq, en se jetant dans les bras du Bernois Donald Hess.
Aujourd’hui, le chef œnologue Andrew Wigan est à la manœuvre. Sa spécialité, c’est l’«écrémage». «Là où il faudrait plusieurs pays pour élaborer de grands vins comme le riesling, le sémillon, le chardonnay, le cabernet sauvignon ou la syrah, une seule région, la Barossa, y suffit», dit-il.
Obtenir les paramètresles plus favorables
Pour chaque cépage, il vise le meilleur. Sa recette est techniquement éprouvée: «Le meilleur vin n’est qu’une question d’équilibre («balance») et de PH (pour «potentiel hydrogène», soit l’acidité)». Ensuite, tout est mis en œuvre, de la vigne à la cuve, pour obtenir les paramètres les plus favorables. Cela passe, inévitablement, dans cette région aux confins du désert, par l’irrigation.
L’eau: voilà le danger qui menace le vignoble australien, dans le sillage du millésime 2008. La Barossa Valley et ses satellites du Sud de l’Australie dépendent du grand bassin du fleuve Murray. L’agriculture (les céréales et l’élevage) et la viticulture puisent à cette source sur des centaines de kilomètres. Des pipelines transportent le précieux liquide. De grands bassins permettent aussi de recueillir l’eau du ciel: encore faut-il qu’il pleuve!
Les Australiens du Sud sont directement visés par le réchauffement climatique. Pourtant, ils restent philosophes. Chez Peter Lehmann, ni le père, 77 ans, ni le fils, Doug, 56 ans, ni son jeune frère, Phil, 32 ans, revenu au bercail après un détour par la Californie, l’Afrique du Sud et… l’informatique, ne paniquent. Des crises, ils en ont connu. Et puis, tout peut être relativisé: «2002 a été l’année la plus froide et la plus tardive de l’histoire, 2008, la plus chaude et la plus précoce», rappelle Andrew Wigan. Allez, après ça, déduire une tendance sur un demi-siècle…
Des mesures ont été prises: s’il fut longtemps possible de planter de la vigne n’importe où, aujourd’hui, les producteurs n’obtiennent plus de droit d’eau, par exemple dans l’Eden Valley, si favorable aux grands rieslings.
L’avenir appartientaux petites quantités
Aujourd’hui, avec de belles cuvées, d’un rapport qualité-prix intéressant, Peter Lehmann s’échappe par le haut du cliché qui veut que l’Australie produise à grande échelle des vins standardisés. Le patriarche n’hésite pas à dire que l’avenir de Barossa est «aux domaines individuels de haut niveau». Un autre de ses fils, David Franz (son double prénom est aussi son label), à deux pas des tanks d’acier, fait du vin à son idée, et brasse à la main sa syrah dans des bacs.
C’est aussi l’aventure qui a commencé à quelques kilomètres de là, chez Kaesler. En 1999, un groupe de passionnés a racheté 10 hectares de vignes. Un banquier suisse, un «broker» allemand et un œnologue, Reid Bosward, formé notamment chez les frères Lurton (qui possèdent un domaine sur l’île de Kangaroo, au large d’Adélaide) et chez Tyrell (un des meilleurs producteurs de la Hunter Valley, près de Sydney), n’ont cessé, depuis, de développer leurs cuvées.
Rapidement remarqués par le critique Robert Parker, ils dépendent aujourd’hui surtout du marché américain - un danger! L’œnologue Reid Bosward multiplie les flacons rares, jouant à fond sur des quantités minuscules, des élevages différenciés, à la limite du «single barrel» (un seul fût), connu des amateurs de whisky.
Voilà qui rappelle quelque chose, à savoir la «recette» des meilleurs vignerons du Valais, où il faut se lever tôt pour arracher ses douze bouteilles de syrah, de cornalin ou de liquoreux chez Axel et JeanFrançois Maye, Denis Mercier ou Marie-Thérèse Chappaz. Dans la langue originelle, les Australiens appliquent le «small is beautiful». Comme l’écrit James Halliday, «les Australiens ont toujours su réagir sans émotion par l’analyse coûtbénéfice.» Et Barossa, comme Napa, est une formidable région à découvrir pour les touristes œnophiles. Les domaines ouvrent leurs portes et aménagent partout restaurants et vinothèques.
Voir aussi «James Halliday: à la fois producteur et auteur-journaliste»
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