cahier français
09.02.2012
Révolution alpine
Le relais de Colombire propose l'audace architecturale de frundgallina sur le domaine skiable de Crans-Montana.
Le relais de Colombire propose l'audace architecturale de frundgallina sur le domaine skiable de Crans-Montana. (© ldd)
A l’heure où le Valais fourbit ses armes contre l’initiative Weber, le sociologue et ethnologue Bernard Crettaz livre une analyse originale et les raisons de son opposition.
grégoire dessimoz

Bernard Crettaz, quel regard portez-vous sur le développement actuel des destinations de montagne ?

J’ai toujours été frappé par l’omniprésence du style chalet. Cependant, j’ai pu me rendre compte en parcourant les villages qu’il y avait depuis quelques années de nouvelles propositions de haute qualité créatrice sur l’architecture de la montagne, ainsi qu’une volonté de repenser son esthétique. Elles correspondent notamment à des essais de renouvellement du style chalet en rupture avec le style traditionnel. Et je trouve cela passionnant.

Les constructions de style chalet que vous dénoncez, sont plutôt une conséquence de la demande touristique que de celle des habitants. En quoi l’acceptation de l’initiative Weber aggraverait-t-elle cette situation?

Vous soulevez là un problème gigantesque. Car la demande va effectivement aller vers l’imagerie de carte postale. Mais la montagne doit redevenir un laboratoire vivant de l’architecture et pas seulement la répétition à l’infini de cela. Mon analyse est donc de dire que si l’initiative passe, elle va consolider ce que je nomme la Disneylandisation des Alpes, et elle ne permettra pas ce laboratoire vivant des autres architectes. J’ai une trouille énorme que nous soyons condamnés à réaménager des immeubles et que nous fassions du néo-bricolage dans le style ancien.

Peut-on vraiment reprocher aux gens de rechercher une image idyllique du passé lorsque l’on constate les constructions dans certaines stations datant des années 1960 et 1970?

C’est vrai qu’il s’est multiplié des styles d’une laideur épouvantable. Et cela concerne aussi l'architecture de plaine. J’ai mené ma réflexion sur le Disneyland alpin dans les années 1990 à partir de l’approche du bricolage de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Lorsque je l’ai rencontré pour en parler, sa position était de me dire: «Après avoir travaillé sur des populations indiennes qui aujourd’hui sont dans un style architectural effrayant de laideur dans des cités satellites, j’aime beaucoup mieux votre bricolage helvético-montagne que ces immeubles là». Alors de ce point de vue, la réponse est oui, on est mieux dans le joli, dans le chouquinet. Je suis d’ailleurs moins dur qu’à mes débuts vis-à-vis de cela. Mais d’un autre côté, il y a la création et c’est cela qui fait partie de la culture vivante et que nous devons absolument défendre.

Ce style chalet ne fait-il pas partie dans une certaine mesure de notre identité?

L’invention de cette notion de chalet vient du 18e siècle. Elle provient de Paris, de Londres et des expositions universelles. Elle a ensuite été acculturée par les populations de montagne. Je suis d’une génération, 1938, qui n’a jamais habité des chalets. Nous avons habité des maisons de montagne.

Est-ce réellement possible d’échapper à ce mouvement de «chalétisation»?

Ce sera un vaste chantier qui sera tout sauf simple. Car nous sommes dans un processus de touristification générale, qui a tendance à privilégier le bricolage de carte postale. Alors que la montagne a droit elle aussi à sa révolution urbaine!

Dès lors, comment concilier la transmission de notre héritage culturel et cette révolution?

Il faut que l’architecte, comme l’artiste, soit le témoin de notre monde et qu’il nous rende contemporain de notre temps. Une rupture culturelle doit être faite. Ce sera d'ailleurs un énorme travail de rééducation que de montrer des modèles différents dans tout ce qui fait partie de la transmission architecturale.

Disneyland des Alpes  Une analyse sociologique développée sur vingt ans
Si l’on souhaite affûter ses armes en prévision d’un débat sur l’initiative fédérale concernant les résidences secondaires, rien ne vaut une balade dans le Vieux Pays. Au bistrot ou au boulot, l’enjeu de la prochaine votation est sur toutes les lèvres et toutes les plumes. Parmi la pléthore d’opposants, il en est un, surprenant, dont les arguments culturels tranchent avec les habituelles statistiques économiques. Bernard Crettaz, célèbre sociologue autochtone, le clame haut et fort: «Il faut dire non à l’initiative Weber afin de sauver les Alpes de sa propre imagerie sclérosée et lui offrir la révolution urbaine dont elle a droit.» Son cri du cœur n’est en rien un blanc-seing tendu à ceux que Maurice Chappaz nommait «les maquereaux des cimes blanches». Il célèbre au contraire les nouveaux architectes, ingénieurs et urbanistes qui pensent les Alpes sur le long terme, comme un lieu d’innovation et de création, ouvrant ainsi la porte à une transmission vivante de l'héritage culturel.

Le sociologue fonde son analyse sur les travaux qu’il mena il y a plus de 20 ans et qui l’amenèrent à développer le concept de Disneyland des Alpes. C’est-à-dire un espace alpin qui se transforme progressivement en parc d’attraction à touristes où l’esthétique de la carte postale l’emporte sur la culture vivante.

 

  
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