Je lis les premières lignes de «Pensées sous les nuages»: «Je ne crois pas décidément que nous ferons ce voyage à travers tous ces ciels qui seraient de plus en plus clairs, emportés au défi de toutes les lois de l’ombre. Je nous vois mal en aigles invisibles, à jamais tournoyant autour de cimes invisibles elles aussi par excès de lumière…»

Le poète vaudois a tissé un univers d’observations précises, attentif aux saisons, aux silences, au temps qui passe. Il guette les moindres variations de lumière, parle d’un lieu, y revient quelques recueils plus loin pour dire que son affirmation n’était pas exacte, que le bruissement des feuilles dans l’arbre était rythmé au son de la cloche du village. Entre-temps, il éprouve les saisons passées, les fleurs fanées, l’étirement des ombres au pied des montagnes. Il est tout entier attention au monde.

Je pense aux poètes d'aujourd’hui dans le grand ralentissement du monde. Dans ce repli sur soi que l’on observe. La pandémie nous confine et nous oblige à mesurer l’espace et le temps de façon différente. Elle crée un double mouvement qui interpelle. Nous sentons que nous pourrions trouver du plaisir à nous recroqueviller – dans le même temps nous regrettons l’insouciance et les libertés d’avant la crise; les grandes accélérations du déplacement. Mais nous ne pouvons gommer entièrement cette interrogation qui harponne notre conscience et convoque des images témoins de nos dérives: paquebots gigantesques traversant le grand canal de Venise, foules compactes dans les rues de Barcelone, queues infinies au bas de remontées mécaniques, parkings de cars surchargés, autoroutes congestionnées…

Et le sociologue Vincent Cocquebert de se questionner si la pandémie n’a somme toute pas eu comme seul effet d’accélérer un repli sur soi qui était déjà à l’œuvre? Chaque crise est l’occasion de s’interroger sur le monde que l’on souhaite, ce que nos activités ont comme conséquences – il y a là l’occasion d’appliquer la leçon de Voltaire.

On peut résumer cette crise en quelques images: au sommet de la remontée mécanique, un saisonnier bronzé regarde passer les sièges désespérément vides. Son ghetto-blaster diffuse un blues éternel accompagné par le grincement régulier du câble enduit d’une graisse noire. De mémoire de ski bum on n’a pas vu de saison aussi calme. Ce beatnik moderne ne réalise peut-être pas que les stations françaises et italiennes qui forment son paysage sont silencieuses. Là-bas, pas question de grincement de poulies à la lumière d’hiver.
Dans la petite merveille éditoriale qu’est «Le Hibou et la baleine» (éditée chez Zoé), Nicolas Bouvier, grand voyageur, a placé une image étonnante d’un savant du 16e siècle qui fait défiler le savoir du monde devant lui. Il a un dispositif de lecture pour supporter les in-quarto qu’il consulte. Enfermé dans son étude, il actionne une roue à lire, une machine à convoquer le monde, sorte de premier ordinateur. En vis-à-vis, une légende comme une complainte de Bob Dylan: «Tiger got to hunt / bird got to fly / Man got to sit / and wonder «why, why, why?»

Pour ma part, j’ai toujours pensé que la bonne légende est à chercher dans «L’usage du monde»: «A mon retour, il s’est trouvé beaucoup de gens qui n’étaient pas partis, pour me dire qu’avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. Heureusement que le monde s’étend pour les faibles et les supporte…»

Le monde s’est aplati, le temps semble ralentir. Je perçois la vie au travers de mes écrans plats. Ils ne me suffisent pas. Je suis faible et j’aspire à cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace…

Finissons sur cette citation de Philippe Jaccottet dans «Le mot joie»: «Mais chaque jour, peut-être, on peut reprendre / le filet déchiré, maille après maille, / et ce serait, dans l’espace plus haut, / comme recoudre, astre à astre, la nuit…»