Depuis près d’un an, les signaux se multiplient: déplacements et séances annulés, budgets revus à la baisse, effectifs réduits. Dans les hôtels genevois, la clientèle liée à la Genève internationale se fait plus rare. «La baisse concerne surtout le segment 3-4 étoiles, à raison d’environ –5% du taux d’occupation», indique Xavier Rey, vice-président de la Société des hôteliers genevois et directeur général de Rey Group (trois hôtels et résidences).
Historiquement, cette clientèle génère à Genève entre 15 et 20% des nuitées globales, soit près de 800 000 nuitées par an. «Nous ne disposons pas de données très stables mais nous tablons sur une baisse de ce secteur d’activité de l’ordre de 20 à 30%, soit jusqu’à 240'000 nuitées de moins sur l’année. Ce n’est pas rien», partage Adrien Genier, directeur de Genève Tourisme & Congrès.
Si la situation s’est stabilisée en fin d’année,
2026 est un peu l’année de tous les dangers
Adrien Genier, directeur Genève Tourisme
Certains établissements sont plus impactés que d’autres, notamment ceux situés aux abords directs du quartier des Nations. «Certains hôtels ont été confrontés à des annulations de plus de 50% le printemps dernier», rapporte Adrien Genier. Pour le groupe Manotel, la baisse des nuitées liée à la Genève internationale est de l’ordre de –15 à –20%, estime Marc de Chassey, directeur général du groupe hôtelier. «Avant, ce segment représentait 20 à 25% de notre clientèle.» Cette érosion est toutefois complexe à mesurer: «Certains visiteurs réservent individuellement, sans passer par des missions, mais viennent à Genève pour des rendez-vous institutionnels.»
Autre facteur: la surcapacité hôtelière
La crise ne frappe pas tous les segments de la même manière. «Le secteur 5 étoiles est particulier en ce moment, relève Xavier Rey. Car près de 1000 chambres haut de gamme sont temporairement indisponibles. Certains réalisent même des records en termes de prix et de taux d’occupation.» A l’inverse, les hôtels 3 et 4 étoiles subissent en première ligne les coupes budgétaires des organisations internationales et non-gouvernementales. A cela s’ajoute un autre phénomène: «Genève est touchée par une frénésie d’ouvertures d’hôtels, rappelle Xavier Rey. En cinq ans, la capacité a progressé d’environ 20%, soit principalement autour de l’aéroport et dans le segment 3-4 étoiles. Il faut absorber ces nouvelles chambres, tout en faisant face au recul d’une certaine clientèle.»
A Genève Tourisme, on observe les statistiques de près. Difficile toutefois d’émettre des prévisions. «Nous n’avons pas accès aux agendas des agences qui dépendent elles-mêmes des ministères et des 190 nations représentées. Suite aux annonces de coupes budgétaires, le premier réflexe a consisté à geler les déplacements. On a assisté à un impact direct: les nuitées ont reculé en avril, mai et juin jusqu’à –6,3%», souligne le directeur de Genève Tourisme & Congrès. A l’automne, les nuitées étaient à nouveau en hausse. «Si la situation s’est stabilisée en fin d’année, 2026 est un peu l’année de tous les dangers.»
Ce n’est pas parce qu’un secteur réalise moins de nuitées que nous devons rompre nos relations. Bien au contraire, nous échangeons constamment
Jean-Nicolas Trens, directeur ventes et marketing du groupe Manotel Group Genève
La Genève internationale en chiffres
42 organisations internationales: la mission internationale de Genève remonte à la création du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en 1863. Son rôle se confirme en 1919 avec l’implantation du siège de la Société des nations (SDN) et du Bureau international du travail (BIT).
497 ONG: parmi elles, 250 comptent au moins un emploi; elles représentent 3834 emplois. Etat en mars 2025 (avant la résiliation de certains contrats).
184 Etats représentés par une mission permanente ou une ambassade.
36 908 personnes employées dans les OI, ONG et missions permanentes (2025)
9,5%: part des emplois créés dans le canton de Genève par les organisations internationales, ONG, missions permanentes et consulats.
3,823 milliards: dépenses des organisations internationales en Suisse (2023)
Rester flexibles et en contact
Face à l’incertitude de la situation géopolitique, on sent une prudence sur le terrain, tout en restant confiants et combatifs. «Je ne parlerais pas d’inquiétude, partage Adrien Genier. Les choses sont actées, l’objectif consiste maintenant à relever ce défi. Je suis davantage préoccupé par cette phase de transition et le temps qu’il faudra pour rétablir l’équilibre et retrouver la croissance.» Xavier Rey renchérit: «Nous nous trouvons face à une incertitude, c’est clair. Mais nous avons appris avec le Covid à anticiper, à rester flexibles et à agir plutôt que réagir.» Pour le groupe Manotel, maintenir le contact avec cette clientèle s’avère essentiel. «Ce n’est pas parce qu’un secteur réalise moins de nuitées que nous devons rompre nos relations. Bien au contraire, nous échangeons constamment», relève Jean-Nicolas Trens, directeur ventes et marketing du groupe (six hôtels).
Il cite l’exemple de l’Organisation mondiale du commerce avec qui il échange chaque mois. Manotel souhaite rester à l’écoute et joue la carte de la flexibilité. «Face à leur manque de prévisibilité, les organisations apprécient des conditions d’annulation plus souples», explique Marc de Chassey. Dans ce contexte tendu, certains hôtels jouent sur les prix pour compenser la perte du taux d’occupation: «Dans la zone aéroportuaire notamment, les prix sont sous pression», confirme Xavier Rey. L’hôtelier constate aussi une modification des comportements: «Cette clientèle vient moins souvent, mais reste plus longtemps. Le séjour s’allonge de 1 à 2 nuitées.»
Miser sur les marchés en croissance
Pour combler cette perte de nuitées, Genève Tourisme & Congrès se diversifie et active des marchés en croissance. «Nous investissons sur l’Australie, l’Asie du Sud-Est, le Brésil, l’Inde, illustre Adrien Genier. Nous comptons beaucoup sur cette clientèle, avec un fort pouvoir d’achat. Nous souhaitons également renforcer les Mice & Incentives. Nous espérons ainsi compenser les nuitées perdues, au moins partiellement.» Le directeur relève également le potentiel croissant du Canada, qui se tourne de plus en plus vers l’Europe. «D’un contexte géopolitique instable naît aussi de nouvelles opportunités», remarque-t-il.
Face au manque de
prévisibilité, les organisations demandent des conditions plus souplesMarc de Chassey, directeur général Manotel
Les hôteliers en font de même, en collaboration avec la destination. «Nous avons débloqué plus de budget sur des marchés en pleine croissance comme la Chine, l’Inde ou le Brésil», indique Marc de Chassey. Les hôtels du groupe Manotel ont par exemple participé à l’accueil d’une soixantaine de tour-opérateurs chinois fin janvier, invités par Genève Tourisme & Congrès. Le renforcement de la clientèle individuelle fait également partie de la stratégie. Pour ses établissements, Xavier Rey mise sur plus de clientèle loisirs et corporate, avec l’accueil de petits groupes. «Nous avons aussi racheté le restaurant du Creux-de-Genthod, une institution genevoise au bord du lac. Il nous permet de proposer des forfaits corporate pour des réunions au vert, à combiner avec une nuitée dans nos hôtels», illustre-t-il. Preuve que le groupe familial continue d’investir et de se diversifier. Même vision chez Manotel, qui n’a ni stoppé ses investissements ni coupé dans les effectifs.
«Notre groupe poursuit une vision à long terme, affirme Marc de Chassey. Nous sommes convaincus que la qualité des hôtels genevois est plus que jamais nécessaire pour se différencier d’autres villes.» Du côté de Genève Tourisme, la baisse probable des nuitées en 2026 place la destination dans une position délicate. La prudence s’impose: «Nous avons préféré geler certains projets», indique Adrien Genier. Pour lui, la prochaine échéance se situe à l’été 2027, avec le retour de la pleine capacité du segment 5 étoiles. «On pourra ainsi mieux mesurer l’impact de la crise. Tout dépendra aussi de l’évolution des relations internationales, dont nous sommes tributaires.»
Malgré l’incertitude, une conviction prédomine: la Genève internationale ne disparaîtra pas. «Elle fait partie de l’ADN de la ville. Dans un rayon restreint se trouve un microcosme unique d’organisations», relève Marc de Chassey. «Genève reste la machine à café du monde, abonde Xavier Rey. Face à l’instabilité, le monde a plus que jamais besoin de se retrouver. Genève possède le savoir-faire et l’infrastructure pour recevoir ces réunions, elle connaît la musique.»
Rappel des faits: la Genève internationale sous pression
Novembre 2024: l’élection de Donald Trump relance une politique de retrait vis-à-vis du multilatéralisme. Plusieurs programmes d’aide et contributions américaines aux organisations internationales remis en cause. Début 2025: les Etats-Unis réduisent fortement leurs financements à des agences basées à Genève, dont l’OMS et des programmes humanitaires. De nombreuses institutions entrent en phase d’économies.
Printemps 2025: premières restructurations. Certaines ONG et agences réduisent leurs effectifs, ferment des antennes ou déplacent des fonctions vers d’autres villes. Plusieurs milliers d’emplois à Genève sont visés.
Eté/automne 2025: la pression budgétaire s’accentue. Certains postes sont délocalisés, comme l’Unicef de Genève à Rome.
Juin 2025: la Confédération annonce un plan de soutien de 269 millions de francs pour la période 2025–2029.
