Bien que très diversifiée, la branche du tourisme parvient à faire front commun et à se mobiliser d'une même voix. L’hôtellerie, la restauration, les remontées mécaniques et les associations faîtières du tourisme s’opposent à l’«initiative du chaos» de l'UDC, soumise à votation populaire le 14 juin prochain. Pour les professionnels du secteur, l’enjeu dépasse une simple question de principe en matière de politique migratoire: il en va de la viabilité de tout un secteur. 

Le cœur de la critique est facile à résumer. L’initiative exige de limiter la population à dix millions d’habitants. Si ce seuil est dépassé, des accords centraux avec l’UE devraient être dénoncés – en premier lieu la libre circulation des personnes. Pour un secteur internationalement interconnecté comme le tourisme, ce serait un tournant aux conséquences considérables. Du point de vue du secteur, cela se traduirait d’abord dans le quotidien des entreprises. Aujourd’hui déjà, environ un tiers des employés de l’hôtellerie-restauration provient de pays de l’UE ou de l’AELE. Si cette base de recrutement venait à disparaître, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée s’aggraverait encore. «Une pénurie de personnel nuirait à l’expérience des clients», estime pour sa part Reto Nause, président de la Fédération suisse du tourisme (FST). 

Pour le secteur de l’hébergement, la question est avant tout d’ordre opérationnel. «Nous dépendons de la main-d’œuvre internationale», explique Martin von Moos, président d’HotellerieSuisse. Dans un secteur caractérisé par une forte saisonnalité, il serait pratiquement impossible de couvrir les besoins en personnel sans recrutement à l’étranger. Dans les régions de montagne, l’accès international est également au centre des préoccupations. «L’acceptation de l’initiative aurait des conséquences désastreuses pour le tourisme», met en garde Hans Wicki, président de Remontées mécaniques suisses. Sans connexion à l’espace européen, la Suisse risquerait de devenir une «île des visas», avec des obstacles notables pour les visiteurs étrangers. 

Le secteur de la restauration souligne lui aussi l’importance de cette main d’œuvre internationale. «Les collaborateurs internationaux marquent de leur empreinte le secteur de l’hôtellerie-restauration», déclare Beat Imhof, président de Gastrosuisse. Sans eux, ce sont surtout les petites entreprises qui se retrouvent sous pression. 

Ainsi, ces différentes perspectives dessinent une image commune: le secteur voit dans cette initiative non seulement un tournant politique, mais aussi un risque pour le fonctionnement, l’offre et la compétitivité internationale du tourisme suisse. 


L'initiative en questions-réponses: 

Cette initiative permettra-t-elle de mieux contrôler la croissance démographique? 
L’initiative fixe un plafond de 10 millions d’habitants d’ici 2050, un chiffre qui, selon la Confédération, pourrait déjà être atteint en 2040. Elle oblige l’Etat à prendre automatiquement des mesures dès que la population atteindra 9,5 millions d’habitants. La nature concrète de ces mesures reste toutefois indéterminée. Au lieu d’apporter plus de clarté, l’initiative crée ainsi de nouvelles incertitudes. Pour le secteur du tourisme, qui dépend d’investissements à long terme et de conditions-cadres fiables, de telles prescriptions floues sont particulièrement problématiques. 

L’espace Schengen est-il exclu de l’initiative du chaos?   
Si l’accord de Schengen ne fait pas formellement partie des accords bilatéraux I, son bon fonctionnement est étroitement lié aux relations avec l’UE. En cas de résiliation de la libre circulation des personnes, la participation de la Suisse à l’espace Schengen serait sérieusement menacée. Une suppression aurait pour conséquence de faire de la Suisse un «îlot de visas» pour de nombreux voyageurs. Pour les visiteurs en provenance de pays tiers, l’entrée sur le territoire serait nettement plus compliquée, ce qui réduirait sensiblement l’attractivité de la Suisse en tant que destination touristique.

Les changements en matière de frontières et de visas poseront-ils un problème pour le tourisme?    
La suppression de l’espace Schengen entraînerait la réintroduction de contrôles systématiques aux frontières. Les voyages vers la Suisse deviendraient alors plus compliqués, plus lents et plus coûteux. Les visiteurs en provenance de marchés lointains, comme les Etats-Unis ou les pays du Golfe, qui planifient souvent leurs voyages en Europe en traversant plusieurs pays, seraient particulièrement touchés. Si la Suisse devenait plus difficile d’accès, elle risquerait d’être écartée des itinéraires de voyage. C’est précisément pendant l’intersaison et la basse saison, périodes où les visiteurs internationaux sont particulièrement importants, que ces répercussions se feraient sentir.  

Les autres accords avec l’UE resteront-ils en vigueur?  
La libre circulation des personnes fait partie des accords bilatéraux I, liés entre eux par la clause de guillotine. Si l’un d’entre eux est dénoncé, les autres perdent automatiquement leur validité. Il s’agit notamment des accords sur le transport aérien et terrestre, sur l’agriculture, ainsi que sur la suppression des obstacles techniques au commerce. Pour le tourisme, cela signifie une détérioration des liaisons de transport, une augmentation des coûts et, globalement, un affaiblissement des conditions économiques. On ignore également si de nouveaux accords avec l’UE pourraient encore voir le jour dans ces conditions. 

L’initiative garantit-elle des conditions-cadres claires et stables?
C’est tout le contraire. L’adoption de l’initiative créerait même de nouvelles exigences constitutionnelles dont la mise en œuvre et les conséquences internationales sont largement incertaines. La réaction de l’Union européenne reste notamment à déterminer. Cette incertitude a un impact direct sur les décisions d’investissement. Dans le secteur du tourisme, où les projets sont planifiés et financés sur le long terme, l’absence de sécurité de planification conduit à la suspension des investissements, au report des innovations et à l’ajournement des décisions stratégiques. L’incertitude devient ainsi un véritable désavantage concurrentiel.